Manuel Vallée, élu à la CCI en charge de l’entrepreneuriat – Pour nous, c’est un sujet majeur, mais que nous abordons avant tout comme une opportunité de passage de relais. Pour qu’il y ait transmission, il faut des repreneurs, et tout l’enjeu est là : réussir à mettre en relation, au bon moment, les cédants et ceux qui souhaitent reprendre.
Sur le terrain, nous constatons une très forte proportion de TPE, notamment de commerces, de à céder, alors que les repreneurs identifiés se tournent davantage vers des sociétés de services comptant une dizaine de salariés ou plus. Il existe donc une certaine inadéquation entre l’offre et la demande. D’où l’importance d’un travail fin de « mise en lumière » des entreprises à transmettre, car, très souvent, les dirigeants n’ont pas encore formalisé leur projet de cession.

Manuel Vallée. Crédit Photo Francis Guillard
« La CCI, acteur de préaccompagnement pour préparer le terrain »
Manuel Vallée – Nous sentons clairement une montée en puissance. Les dirigeants s’organisent davantage qu’avant et, surtout, ils se projettent plus tôt. On n’est plus dans le schéma où l’on attend systématiquement l’âge de la retraite pour se poser la question : beaucoup anticipent, parce qu’ils ont conscience des grandes mutations en cours – numérique, intelligence artificielle, facturation électronique, transitions réglementaires.
Il reste bien sûr une part d’appréhension : on touche à un projet de vie, à une identité professionnelle, ce n’est jamais anodin. Mais les mentalités évoluent. Nous voyons davantage d’entrepreneurs qui envisagent leur parcours en plusieurs séquences : reprendre, développer, puis transmettre, parfois après un LBO ou un cycle d’investissement, pour se lancer ensuite dans un nouveau projet.
« 50 000 à 60 000 transmissions par an, 700 000 emplois confortés chaque année »
Manuel Vallée – Je préfère insister sur ce que la transmission réussie permet de préserver. Chaque année, on estime qu’entre 50 000 et 60 000 transmissions d’entreprises permettent de maintenir autour de 700 000 emplois en France. Si l’on se projette sur plusieurs années, on retrouve les 3 millions d’emplois concernés dont on parle souvent : ce n’est pas un slogan, c’est une réalité très concrète pour les territoires.
Une entreprise transmise, c’est bien plus qu’un numéro de SIRET qui change : ce sont des familles, des compétences, des parcours qui continuent. C’est particulièrement vrai en zone rurale, où le commerce du coin ou l’entreprise de proximité joue un rôle structurant dans la vie locale. Quand un dirigeant part sans repreneur, c’est un pan de vie économique et sociale qui s’efface.
« Préparer, diagnostiquer, mettre en relation : le rôle spécifique de la CCI »

Corentin Bougaran – Concrètement, quel est le rôle spécifique de la CCI dans l’accompagnement des cédants et des repreneurs ? Quels dispositifs mettez-vous en œuvre ?
Manuel Vallée – La CCI est clairement positionnée sur le préaccompagnement. Là où d’autres acteurs – avocats, notaires, experts-comptables, banques, Bpifrance – interviennent sur le montage technique et financier, nous aidons à préparer le terrain : clarifier le projet, structurer la démarche, orienter vers les bons interlocuteurs.
Nous disposons d’abord de conseillers transmission, qui travaillent au plus près des entreprises et des territoires. Ils identifient les dirigeants susceptibles de céder, recueillent leurs besoins, les aident à formuler leur projet et à franchir les premières étapes en toute confidentialité. C’est essentiel : beaucoup de cédants ne souhaitent pas que leur intention circule trop tôt, pour ne pas inquiéter leurs équipes ou leurs parties prenantes.
Nous avons ensuite plusieurs dispositifs complémentaires :
- Les Rendez-vous de la Transmission à Nantes et à Saint-Nazaire : des événements qui combinent tables rondes de retours d’expérience (cédants et repreneurs témoignent de leur parcours) et temps de rencontres avec les partenaires présents. Ces échanges permettent de se projeter, de « dédramatiser » la transmission et de prendre conscience de l’importance d’être accompagné.
- La plateforme Transentreprise : un outil national qui centralise les annonces d’entreprises à reprendre. Les conseillers transmission aident les dirigeants à publier des dossiers de cession structurés et à valoriser leurs projets auprès de repreneurs qualifiés. (Transentreprise | CCI Nantes St-Nazaire)
- Le label Repreneur : un dispositif porté avec des partenaires comme Réseau Entreprendre ou le CRA, qui permet de cadrer le projet d’un candidat à la reprise. On vérifie la cohérence entre son profil, ses objectifs, ses moyens et le type d’entreprise qu’il vise. C’est une labellisation qui rassure les cédants et les partenaires financiers sur le sérieux de la démarche.
- Les programmes d’accompagnement type Dynamic+ Transmission : du surmesure pour des dirigeants qui souhaitent structurer leur stratégie, y compris en vue d’une transmission à moyen terme. (Accélérateur DINAMIC+ Transmission | CCI Nantes St-Nazaire)
Enfin, nous avons lancé récemment le « Pack Cession », un accompagnement de 12 à 18 mois pour un dirigeant qui veut organiser sa cession. Il ne se substitue pas aux experts du montage, mais il balise toutes les grandes étapes : diagnostic, priorisation des actions, calendrier, mobilisation des bons partenaires. (Pack Cession | CCI Nantes St-Nazaire)

« Objectif Reprises : la CCI était déjà pleinement mobilisée, le plan vient amplifier le mouvement »
Corentin Bougaran – Le gouvernement a lancé le plan « Objectif Reprises » et fait de la transmission une grande cause économique nationale. Comment vous situez-vous par rapport à cette mobilisation ?
Manuel Vallée – Pour les CCI, ce plan vient conforter un engagement déjà ancien. Le réseau consulaire s’est saisi du sujet dès 2022, avec un plan spécifique adopté par les présidents de CCI. La transmission et la reprise font partie des grands sujets prioritaires au niveau national.
La reconnaissance en « grande cause économique » a un double effet positif : elle met un coup de projecteur sur un sujet longtemps resté discret et elle renforce la coordination entre les différents acteurs. Elle s’inscrit dans ce que nous faisons déjà : organiser des parcours, rendre les dispositifs plus lisibles, faire travailler ensemble les experts de la transmission au service des dirigeants.
Concrètement, cela nous encourage à amplifier les actions : plus d’événements, plus de sensibilisation, plus de liens avec les autres institutions, tout en gardant notre ADN de proximité avec les entreprises du territoire.

« Dirigeants : pensez 3 à 5 ans, et donnez-vous le temps du diagnostic »
Corentin Bougaran – Si vous aviez un message à faire passer à un dirigeant qui se dit « je verrai ça plus tard », quel serait-il ? Et à combien d’années de la cession faudrait idéalement commencer à se préparer ?
Manuel Vallée – Mon message serait le suivant : ne voyez pas la transmission comme une fin, mais comme un projet à part entière, qui mérite autant d’attention que la création ou la croissance de votre entreprise.
En pratique, nous constatons qu’un horizon de « 3 à 5 ans » est un bon repère. Trois ans, c’est souvent le minimum pour mettre en place certains schémas juridiques ou fiscaux dans de bonnes conditions, adapter l’organisation, travailler la gouvernance, engager une première démarche RSE, diversifier un portefeuille clients trop concentré, etc. Cela ne veut pas dire qu’il est impossible de céder plus vite, mais plus on anticipe, plus on a de leviers, y compris pour optimiser la valorisation.
Un point clé, pour moi, c’est le « diagnostic ». Trop de dirigeants se contentent d’une simple évaluation comptable, alors qu’une entreprise ne se résume pas à un bilan : il faut regarder ses forces et faiblesses, sa dépendance à un client ou à une personne, sa préparation aux enjeux de demain (transition écologique, numérique, exigences de ses donneurs d’ordres, bilan carbone, etc.). Ce diagnostic demande un peu de temps, mais il change complètement la qualité de la transmission et la confiance des repreneurs.
« La Maison de l’Entrepreneuriat fédère l’écosystème local et connecte ses acteurs »
Corentin Bougaran – Comment imaginez-vous l’avenir de la coopération entre experts-comptables, CCI, Bpifrance, avocats, notaires, banques, assureurs, réseaux d’accompagnement… ?
Manuel Vallée – Pour être honnête, cette coopération est déjà bien engagée. À la CCI, nous travaillons au quotidien avec l’ensemble de ces acteurs, notamment au sein de la Maison de l’Entrepreneuriat et des Transitions à Saint-Herblain, qui regroupe une quarantaine de structures d’accompagnement. C’est littéralement une « maison commune » où les dirigeants peuvent trouver, au même endroit, des réponses à des besoins très différents.
Les Rendez-vous de la Transmission en sont une bonne illustration : tous les partenaires clés de la transmission y sont présents, chacun avec son rôle, et nous organisons des premiers rendez-vous pour que les dirigeants repartent avec un début de feuille de route. Nous savons que personne ne peut traiter seul la complexité d’un dossier de transmission ; c’est la complémentarité des expertises qui fait la force du système.
L’avenir, à mon sens, c’est d’aller encore plus loin dans cette logique : plus de lisibilité, plus de fluidité dans les parcours, plus de partages d’expérience. Les chiffres de fréquentation parlent d’eux-mêmes : en 2025, la Maison de l’entrepreneuriat a accueilli plusieurs centaines d’évènements et des milliers de visiteurs sur tous les sujets de la vie de l’entreprise. La transmission y occupe une place croissante, et c’est une très bonne nouvelle pour l’économie et l’emploi de nos territoires.
Merci à Manuel Vallée d’avoir répondu à nos questions, et merci à Simon Janvier pour son temps.